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«Nous risquons de devoir faire face à des pénuries de pièces détachées»


Depuis près de deux ans, la pandémie bouleverse l’économie mondiale et le domaine du machinisme agricole ne fait pas exception. JOËL PETERMANN, membre du comité de l’Association suisse de la machine agricole (ASMA), explique les conséquences pour ce secteur dans notre pays.


dossier asma petermann


> De façon globale, comment se porte le secteur du machinisme agricole en Suisse?
Il est clair que ces deux dernières années, nous avons connu des hauts et des bas. Ce qui a le plus changé avec cette pandémie, c’est le contact avec les gens. Et je ne parle pas uniquement des annulations des foires. Les contacts quotidiens avec la clientèle ont été rendus plus difficiles. Mais dans le domaine de l’agriculture, tout a continué presque normalement. Les saisons ne se sont pas arrêtées. Les producteurs ont maintenu leurs travaux avec le bétail et les cultures. Pour nous, qui commercialisons des moyens de production, les conséquences sont relativement faibles. Nous avons continué à nous déplacer dans toute la Suisse et avons même profité d’autoroutes vides. Nous avons toujours pu recevoir nos marchandises, à part lorsque l’Italie a bloqué complètement ses entreprises durant deux semaines.

> Pourquoi les délais de livraison ont-ils si fortement augmenté ces derniers mois?
Face à l’incertitude qui planait sur l’évolution de l’éco­nomie globale, beaucoup d’entreprises ont freiné leurs com­mandes. Les usines ont ralenti la fabrication des pièces et des composants et les stocks, au niveau mondial, ont fondu. Ces stocks jouaient un rôle de tampon pour satisfaire les commandes des constructeurs. Ce phénomène se retrouve sur toute la chaîne de production. De plus, les commandes qui n’ont pas été passées en 2020 s’additionnent à celles de cette année. Ce qui fait qu’on se retrouve dans un goulet d’étranglement entre une demande très forte et une offre insuffisante.

> Cela concerne toutes les machines agricoles?
Je n’ai pas une vue d’ensemble complète, mais il me semble que les secteurs les plus touchés sont les platines électroniques et les pneumatiques. La ferraille est également touchée. La demande a explosé. Il faut dire aussi que de nombreuses entreprises métallurgiques européennes ont été fermées ou délocalisées en Chine ces dernières années. Aujourd’hui, ces usi­nes chinoises livrent d’abord leur clientèle locale avant de fournir le marché européen. Nous avons de la peine à obtenir les pièces en fonte, notamment les poids ou les disques.

> Serait-ce économiquement réalisable de revenir en arrière pour renforcer la production de ces composants en Europe?
Ce serait réalisable si le développement économique en Chine était suivi d’un développement social, avec une hausse des salaires qui sont versés là-bas. On peut poser la question différemment: est-on prêt à payer la différence entre les coûts de production européen et chinois? Il est difficile de savoir si des usines sont prêtes à relancer certaines productions. J’imagine que pour des platines électroniques, ce serait moins compliqué que pour des grosses unités de fonderie gourmandes en main-d’œuvre et pas toujours compatibles avec les normes environnementales et techniques qui ont cours en Europe.

> Combien de temps sera nécessaire pour retrouver une situation équilibrée?
Je pense qu’il faudra plusieurs mois, voire années afin que les fournisseurs, à tous les échelons, puissent reconstituer des stocks suffisants pour retrouver une situation normale. Aujourd’hui, les délais de livraison des machines varient considérablement. Il faut compter 6 mois pour la majeure partie d’entre elles. Certaines sont disponibles en deux mois, alors qu’il faut attendre jusqu’à un an pour d’autres.

> Et pour les pièces détachées, doit-on aussi s’attendre à des délais?
Concernant les pièces d’usure standard, les intermédiaires et revendeurs ont du stock. Nous ne devrions pas rencontrer de problème en 2022. Mais pour les pièces spéciales de réparation, qui ne sont généralement pas stockées, il faut actuellement attendre de quatre à six mois. Nous avons beau avoir avancé nos commandes, nous savons déjà que nous risquons de devoir faire face à des pénuries au printemps, durant la saison, malgré cette anticipation de notre part. La problématique sera encore plus sérieuse pour les entreprises qui travaillent en flux tendu, en ne commandant les pièces que lorsque survient la panne.

> Quelles sont les pièces qui pourraient venir à manquer?
L’électronique embarquée sera le premier secteur touché. Il faut aussi dire que les platines électroniques sont des pièces qui sont très peu stockées. Sur des machines commandées par le GPS via l’Isobus et le tracteur, il suffit qu’un seul des composants électroniques soit défectueux pour arrêter le chantier. Nous transpirons déjà pour réparer des machines automatisées ou robotisées et cela pourrait encore empirer. Les pièces métalliques et les parties mécaniques pourront toujours être réparées en atelier au lieu d’être changées. A la place d’un jour, cela en prendra deux, mais la machine sera rapidement à nouveau fonctionnelle.

> L’évolution des stocks mondiaux explique-t-elle aussi les hausses de prix des machines agricoles?
En partie oui. La forte demande en ferraille influence directement les prix. J’ai aussi l’impression que les usines ont un peu profité de la situation sanitaire et des deux années d’incertitude que la pandémie a apportées pour mettre à jour leurs statuts sociaux. Avant, la concurrence était telle que les prix étaient tirés vers le bas.

> Est-ce à dire qu’il y a aujourd’hui moins de concurrence et que des acteurs du marché ont disparu?
Il y a moins de concurrence. Mais cette tendance n’est pas à mettre sur le compte du Covid-19. On constate par contre que les gros mangent les petits. Les grands constructeurs qui disposent d’une large gamme et d’un réseau de distribution, les fameux «full liner», acquièrent de la technologie en rachetant de petites entreprises: des start-up comme de petites entreprises établies depuis longtemps. Ainsi, la structure du marché de la machine agricole évolue et tend à se concentrer.

> Concernant les pendillards, les agriculteurs ont constaté que les prix ont flambé quand la Confédération a émis le vœu de les rendre obligatoires dès l’an prochain. Les revendeurs suisses ont-ils tenté de profiter de la situation?
(Soupir) Je vois deux raisons principales qui expliquent cette flambée des prix. D’une part, effectivement, il n’est pas faux d’affirmer que tout le monde tente de se tailler une part du gâteau suite à la décision de la Confédération. D’autre part, on remarque que les solutions qu’on avait il y a encore quel­ques années – des solutions simples et bon marché – posent aujourd’hui des problèmes au niveau du poids, des charges par essieu, des normes de freinage, etc. Le pendillard est une technologie qu’il faut connaître et maîtriser afin de respecter la législation en matière de circulation routière. Cela passe parfois par le doublement des essieux ou une adaptation du système de freins. Ces mesures renchérissent le prix de la machine.

> Est-ce que le ralentissement de l’économie mondiale a aussi freiné les constructeurs dans leurs secteurs de recherche et développement?
Déjà avant la pandémie, les gros constructeurs ont choisi de moins investir dans la recherche en préférant acheter de petites entreprises qui avaient développé des nouveautés intéressantes. Il est possible que le Covid, au contraire, relance quelque peu la recherche car on remarque que la main-d’œuvre s’avère fragile et les producteurs cherchent des solutions complètes dans la robotisation et l’automatisation.

> Pourtant vous venez de dire que les machines fortement automatisées étaient, elles aussi, fragiles face aux pénuries de composants?
Sur ces quinze dernières années, la fiabilité de l’électronique a quand même été améliorée. Les constructeurs misent désormais sur des solutions plus sûres. Au début, l’électronique posée sur les machines agricoles venait de l’industrie, où les machines sont stationnaires et fonctionnent dans des locaux à l’abri des influences extérieures.

> Quelles innovations devraient prochainement arriver sur le marché?
Le marché s’oriente clairement sur le contrôle et la gestion à distance. De nombreuses pannes de l’électronique sont dues à une mauvaise utilisation de l’opérateur ou à un paramétrage inadéquat de la machine. De plus en plus souvent, les importateurs, voire les fabricants, peuvent agir à distance pour régler la machine. Cela permet aussi de faire remonter les problèmes jusqu’au fournisseur afin qu’il puisse améliorer ces para­métrages. Des plateformes se mettent aussi en place pour favoriser les interconnexions entre les machines de différents constructeurs. Mais c’est encore loin d’être gagné: chacun veut préserver son pré carré car il faut avouer que les constructeurs empochent pas mal d’argent sur l’électronique.

> Existe-t-il encore un potentiel de développement du smart farming en Suisse où les structures agricoles sont relativement modestes?
Cela fait quinze ans aujour­d’hui que l’on commercialise des GPS de smart farming, avec lesquels on peut assurer un suivi des parcelles. Sur 100 clients qui nous achètent une console, à peine 5 utili­sent les fonctionnalités qui s’offrent à lui pour remplir leur carnet des champs. La plupart des agriculteurs se servent de leur console pour améliorer leur confort et optimiser leurs heures de travail, mais pas pour du smart farming ni pour du transfert de données.

> La tendance actuelle est aussi au renoncement des énergies fossiles. A votre avis, faut-il s’attendre à un fort développement des motorisations électrique, au gaz ou à l’hydrogène?
L’électrique est en progression. Pour de petites machines, légères, c’est effectivement très intéressant. Mais je pense que ceux qui cherchent à motoriser des tracteurs destinés à des travaux en grandes cultures sur d’importantes surfaces, font fausse route. S’il faut une génératrice thermique pour charger les batteries, cela n’a pas de sens. Les énergies renouvelables en Suisse patinent et nous risquons des pénuries d’électricité à moyen terme. Tout miser sur l’électrique, comme le fait l’industrie automobile, est surtout bon pour développer des marchés de renouvellement, mais pas forcément pour la protection de l’environnement. En ce qui concerne le gaz issu des méthaniseurs, avant de pouvoir l’utiliser dans un moteur, il faut le purifier et cela coûte actuellement trop cher pour une utilisation à large échelle. Quant à l’hydrogène, son potentiel dépendra de sa capacité à être stocké à long terme ainsi que du rapport entre le rendement des moteurs et le besoin en énergie pour produire l’hydrogène.

> En Suisse, les conditions cadres actuelles sont-elles favorables aux membres de l’ASMA?
Aujourd’hui, nous manquons cruellement de mécaniciens sur machines agricoles formés. Il nous faut attirer des jeunes en allant les chercher au-delà du monde agricole. Le cumul des exigences légales nous préoccupe également. Cela concerne principalement la sécurité et le trafic routier. Respecter l’ensemble des lois n’est bientôt plus possible et cela coûte cher à nos clients agriculteurs, mais aussi aux entreprises et aux importateurs. Ces exigences ne sont pas conséquentes à la frontière. On accepte qu’un privé aille se fournir à l’étranger en estimant que l’autocollant CE suffit. Alors que lorsque c’est un importateur officiel qui fait venir une machine, il est soumis aux applications des lois suisses, doit procéder à des traductions et prend lui-même la responsabilité de cette machine. En matière de circulation routière, par exemple avec les exigences de freinage ou la largeur des véhicules, la Suisse applique et contrôle des règles qui sont moins observées à l’étranger.
Propos recueillis par Vincent Gremaud, 26 novembre 2021

 

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