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Certains feuillus sèchent discrètement et créent un nouveau danger en forêt


Le réchauffement climatique contribue à affaiblir les forêts. Si les épicéas malades sèchent sur pied et ne s’effondrent qu’après plusieurs années, les feuillus tombent sans crier gare, parfois encore verts.


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«La forêt sèche silencieusement sous nos yeux et le public ne s’en aperçoit pas», explique Robert Jenni, collaborateur scientifique de la Division forêts à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), auparavant ingénieur forestier en Gruyère (FR). «Aujourd’hui, même les forestiers les plus aguerris ne le contestent plus. Et ce n’est pas parce que nous vivons une année pluvieuse que la situation s’améliore.»

Ce sont les épicéas qui sont les premiers touchés, attaqués de surcroît par le bostryche, lequel se développe parfaitement en conditions chaudes. «Les arbres affaiblis par les conditions climatiques des années 2018 à 2020 sont devenus des proies faciles.»

L’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) le confirme. Un communiqué d’août dernier indique qu’en cas de sécheresse extrême, comme en 2003 et 2011, les sapins tombent également malades. Selon les chercheurs, le degré de sensibilité dépend de la densité des arbres, mais aussi de leur taille: les arbres de grande taille et de diamètre important étant plus sensibles au manque d’eau car contraints de faire monter le liquide jusqu’à leur couronne.

Mais le phénomène ne s’arrête pas là. De grands feuillus indigènes auraient aussi une fâcheuse tendance à sécher, et de façon exceptionnelle. Les hêtres, par exemple, seraient particulièrement touchés. «Si un épicéa sec peut tenir vingt ans sur pied, un hêtre, selon la manière dont il est attaqué, perd, la première année déjà, de grosses branches et peut très bien s’effondrer juste trois ans après la période de canicules», prévient Robert Jenni. «On voit tout de suite des branches sèches apparaître sur le dessus de l’arbre», précise, quant à lui, Thierry Pleines, responsable de l’arrondissement forestier gruérien. Les frênes sont aussi en grande difficulté. Pour eux, les problèmes se cumulent avec, en sus, les attaques du Chalara fraxinea, ce champignon pathogène à l’origine de la chalarose, une maladie qui décime les populations depuis les années 1990, en Europe. «Des arbres encore verts s’écroulent parce qu’ils pourrissent au niveau des racines», poursuit Robert Jenni. «Cela explique certaines opérations forestières radicales dans des zones très fréquentées, comme à Riaz (FR), par exemple.» Il ne désespère pourtant pas: «Certains écotypes de frênes pourraient toutefois se montrer résistants. On a besoin de cet arbre pour les forêts du futur». Au vu de l’ampleur et de la rapidité du phénomène, il est souvent difficile d’intervenir.

En Gruyère, afin d’étudier son évolution, une station forestière qui ne peut être exploitée qu’à l’aide d’un hélicoptère a été laissée à l’abandon volontairement (voir photos). «Elle nous sert d’échantillon. On peut étudier son évolution», explique Robert Jenni. De loin, le résultat n’est pas enthousiasmant.

Priorités détournées par la crise sanitaire
En effet, début octobre, depuis le château de Gruyères, une enclave brune et sécharde apparaît, comme si la forêt-test était réellement morte. Bien que l’automne avance, les alentours sont, eux, encore luxuriants. «Le fait que des arbres sèchent n’est pas en soi un problème pour l’écosystème, il est résilient et s’en remettra.» Mais les fonctions de la forêt, dont celle d’espace de loisirs, pourraient être sérieusement mises en cause. Qu’adviendra-t-il des peuplements à visée protectrice? «Et, si on déplore des dépérissements à large échelle, la production de bois local pourrait aussi en pâtir. Pensez, perdre un produit de proximité, fourni par la seule énergie solaire!», insiste Robert Jenni. En certains endroits déjà sensibles, la concurrence des envahissantes pourrait aussi se voir favorisée par ces sécheresses.

Mais heureusement, du côté des forestiers, le phénomène a été anticipé. Depuis le début du siècle, des observations ont été menées. Dès 2009, le programme de recherche Forêt et changement climatique a tenté d’anticiper. Différents scénarios ont été établis à l’horizon de l’année 2100. «Deux ont été retenus, un tenant compte d’un réchauffement modéré et l’autre d’une accélération extrême. Malheureusement, à l’heure actuelle, nous suivons cette deuxième courbe. Nous aurions pu espérer un changement modéré si des mesures drastiques seraient déjà en œuvre.» Robert Jenni salue l’anticipation salutaire du monde forestier. «Mais la crise sanitaire a pris le pas sur les urgences, créant des problèmes supplémentaires.» Car le réchauffement climatique ne se traduira pas forcément par un réchauffement progressif et des sécheresses à répétition. «On craint aussi les événements subits, comme des ouragans ou des incendies.»
Martine Romanens, le 15 octobre 2021.
 
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Une gestion à la fois adaptative et évolutive

Que faire face à cette épidémie de sécheresse? «On constate que des essences comme le chêne ou l’érable, vont jouer un rôle beaucoup plus important qu’aujourd’hui», explique Robert Jenni. Diversité des structures, des espèces et de la génétique se trouvent désormais au cœur des stratégies sylvicoles. Mais, tout ne se résoudra pas par l’action de l’humain.

«On assiste parfois à des initiatives visant à ‹sauver la forêt›, mais l’objectif est qu’elle se régénère d’elle-même à 95%. Nous interviendrons avec des plantations sur seulement 5% de la surface», poursuit Robert Jenni. «Dès qu’on ouvre en apportant de la lumière au sol, on constate que les essences adaptées s’installent. Sur une de nos stations, des chênes ont poussé dans un rayon de plus d’une centaine de mètres grâce, probablement, au travail des geais», appuie Thierry Pleines.
Le fonctionnaire de l’OFEV renchérit: «Le défi, pour les propriétaires, est de ne pas seulement agir de façon palliative. Il faut investir du temps pour les forêts de l’avenir, donc les jeunes peuplements». L’idée est de planifier sa gestion sylvicole. Faut-il en premier lieu éclaircir, structurer, soigner, rajeunir? «Chaque type de forêt nécessite un conseil spécifique en fonction du nouveau concept de sylviculture adaptative. Celui-ci consiste à faire évoluer les peuplements d’aujourd’hui pour que, demain, ils soient aptes à remplir leurs fonctions et résister aux aléas climatiques.» En effet, les vagues de chaleur, par exemple, ne génèrent pas toujours les mêmes impacts: ils sont majoritairement négatifs en basse altitude (profondeur racines déterminante), neutres dans les zones de moyenne altitude et permettent une croissance exceptionnellement bonne dans les zones élevées.

Une gestion multifactorielle
En matière de planification, bien d’autres données entrent en ligne de compte. Par exemple, les étages de végétation se déplacent progressivement, les conifères cédant la place aux feuillus. Les peuplements éclaircis supporteront mieux la sécheresse qu’une plantation dense. Avec le réchauffement, la compétition entre les espèces va évoluer, il faut en tenir compte. Et le moment du débourrage printanier en sera aussi impacté.

Penser aussi aux pâturages boisés
Comme tous les êtres vivants, les arbres disposent de mécanismes d’adaptation, certains plus efficaces que d’autres. L’érable de montagne et le tilleul réduisent leur transpiration plus vite que le hêtre ou le merisier. La recherche avance constamment sur le sujet, il vaut la peine de se renseigner. Reste à préciser qu’une planification sylvicole s’avère aussi judicieuse pour les pâturages boisés, lesquels doivent être réaménagés. «Il faudrait y planter des feuillus, comme du tilleul, de l’érable, du chêne, du sorbier et de l’alizier», indique Thierry Pleines.

Car c’est un fait établi: l’épicéa, malgré l’attachement qu’on lui porte, est, lui, définitivement promis à un avenir difficile.
 

 
 
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Subventionnements possibles

Des arbres qui sèchent, pour les propriétaires forestiers agricoles, ce sont d’abord des risques d’accidents, des problèmes de responsabilité et, surtout, des pertes sèches, ceci également dans les pâturages boisés. Quels conseils les professionnels dispenseraient-ils à l’attention de ceux-ci? «Je dirais qu’il faut vraiment veiller à surveiller les endroits où le public stationne, comme les alentours d’un banc ou d’une place de jeux. En tant qu’organisme public, par exemple, nous procédons à une surveillance étroite des lieux de passage très fréquentés et des forêts jouxtant les villes, qui sont sécurisées. Un frêne malade à côté d’un banc, c’est dangereux», prévient Thierry Pleines.

La filière bois doit être développée
Pour ce responsable, non seulement les forêts deviennent sensiblement moins stables, mais la population qui les fréquente augmente. «L’agriculteur doit bien évidemment surveiller ses lisières.» Faudrait-il aller jusqu’à avertir le public au moyen de panneaux? «On veut éviter de cribler la forêt de mises en garde.» Pour lui, le mieux, c’est de tenter de combiner plusieurs coupes. «Nous disposons déjà de moyens et il y aura, ces prochaines années, de plus en plus de ressources à disposition», confie-t-il, en évoquant la peut-être très courte fenêtre actuelle, durant laquelle les résineux font l’objet d’une grande demande commerciale.

«Même si l’acceptation de la motion Fässler nous offre des moyens supplémentaires, c’est sûr que, pour assainir ces forêts, nous aurons besoin de plus. Il faudra aussi renforcer les circuits d’écoulement. La filière bois n’est plus assez développée, il faudrait investir dans ce créneau», termine quant à lui, Robert Jenni.
 

 

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