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Gruyère AOP: il reste trois ans aux producteurs dotés d’un robot de traite pour faire un choix


Les producteurs de lait de Gruyère AOP qui s’étaient équipés d’une traite robotisée avant l’interdiction de ces installations doivent choisir, d’ici 2022, entre renoncer au robot de traite et quitter la filière.


ag25 Dossier Godel


La date butoir du 2 juillet 2022 approche à grand pas. Ce jour-là, prendra fin le délai transitoire laissé par la filière du Gruyère AOP à la dizaine de ses producteurs de lait qui utilisent un robot de traite. A trois ans de l’échéance, ces derniers réfléchissent sérieusement à l’orientation qu’ils vont donner à leur production de lait.


Pour rappel, c’est l’assemblée des délégués de l’Interprofession du Gruyère (IPG) du 2 juillet 2012 qui avait décidé d’interdire l’utilisation du robot de traite en libre service (24 heures sur 24) dans les exploitations liées à la filière.

Cette décision a été appuyée non seulement par les représentants des fromagers et des affineurs, mais aussi par une très forte majorité des délégués des producteurs de lait.

Retour en arrière

Agriculteur à Ecublens (FR), Bertrand Godel est l’un des exploitants concernés: «Avec mon frère Pascal, nous avons agrandi notre stabulation entre 2006 et 2007, nous avons alors opté pour un robot de traite». Au même moment, leur père accède au Conseil d’Etat fribourgeois. «Nous avons en quelque sorte remplacé notre père par le robot», plaisante Bertrand Godel.

A Sommentier (FR), Jean-Pierre Castella a installé un robot dans son étable en 2004 déjà. Depuis 2007, il s’est associé à Nicolas Dumas.

Satisfaits de leurs installations de traite, ces trois agriculteurs ont de la peine à s’imaginer devoir à nouveau traire deux fois par jour. Pour eux, ce serait un vrai retour en arrière. «C’est comme si on demandait à ceux qui travaillent sur des ordinateurs de reprendre une machine à écrire!», illustre Bertrand Godel.

Qualité du lait au top
Les propriétaires de robots réfutent les allégations selon lesquels leur installation de traite nuirait à la qualité du lait. «Notre lait a souvent moins de 100 000 cellules par millilitre et moins de 10 000 germes par millilitre», indique Jean-Pierre Castella. Tous relèvent que le robot s’avère même être une aide précieuse pour améliorer la qualité. En fournissant les données de chaque traite, ils facilitent la détection rapide des mammites. Les nouvelles générations de robots séparent automatiquement les laits qui n’ont pas la qualité requise. «Je pense que notre fromager est content de la qualité de notre lait. C’est avec ce lait qu’il a fabriqué le fromage qui lui a permis de remporter le dernier Championnat du monde de la fondue», s’amuse Bertrand Godel. Il reconnaît qu’il faut toutefois veiller à ce que l’intervalle entre les traites soit suffisant. «C’est très simple à régler.»

Investissements conséquents

Bertrand Godel étudie la possibilité de remplacer son robot par un carrousel de traite ou par une salle de traite classique. «Mais cela impliquerait la construction d’un nouveau bâtiment pour abriter l’installation de traite. C’est un investissement important et cela prendra du temps. A trois ans du délai fixé, c’est le moment de bouger.» Le producteur n’a pas encore définitivement enterré l’option robot. «Pour l’heure toutes les options sont encore ouvertes. Nous allons nous décider rapidement, d’ici la fin de l’été.»

Opter pour le Vacherin
Alors qu’il livre déjà la moitié de son lait à Cremo pour la fabrication de Vacherin fribourgeois AOP, Bertrand Godel a aussi envisagé de ne produire plus que du lait pour le Vacherin. Mais il ne souhaite pas mettre tous ses œufs dans le même panier et se pose des questions sur l’évolution du prix du lait payé par Cremo qui a déjà baissé de 2,6 ct/kg le prix du lait de fabrication depuis le 1er janvier 2019. De leur côté, Jean-Pierre Castella et Nicolas Dumas ont entamé des discussions pour échanger leurs droits de livraison pour le Gruyère contre des droits pour le Vacherin fribourgeois. «Mais l’Interprofession du Vacherin fribourgeois (IPVF) doit elle aussi se prononcer sur l’utilisation des robots de traite dans cette filière. Leur décision doit tomber dans le courant de l’année», indique Jean-Pierre Castella. En attendant que l’IPVF se détermine, il examine toutes les options: installation d’une salle de traite, remplacement du vieux robot de quinze ans par un plus récent, abandon de la production laitière au profit de l’engraissement porcin, développement d’une fabrication de fromages fermiers, etc. «Plus vite on sera fixé, plus vite on pourra investir.»

Espoir d’un revirement

Les trois agriculteurs espèrent que l’IPG va revenir sur sa décision d’interdire le robot. «Je suis convaincu que ça arrivera un jour, même si ça risque de prendre du temps», souligne Bertrand Godel. «Sinon, il pourrait y avoir des problèmes de relève parmi les producteurs», avertit Jean-Pierre Castella.
Vincent Gremaud, 21 juin 2019
 
 
 
 
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 Interview «LE RISQUE DE RANCISSEMENT N'EST PAS SUPPORTABLE»

Marc Gendre, vice-directeur de l’Interprofession du Gruyère (IPG)

> Pour quelles raisons l’Interprofession du Gruyère (IPG) refuse-t-elle à ses producteurs de lait le recours à un robot de traite?
Il y a deux raisons qui expliquent la décision prise par l’assemblée des délégués en juillet 2012: l’image de notre produit auprès des consommateurs et, surtout, la qualité du lait.

> Si le lait issu d’un robot est de moins bonne qualité, comment expliquez-vous que la Fromagerie de Corcelles-le-Jorat (VD) ait obtenu une Médaille d’or de l’IPG «pour l’excellente qualité et la régularité de sa production», avec une part importante du lait transformé qui provient d’une traite robotisée?
Effectivement, dans ce cas précis, il n’y a eu aucun problème de qualité. Mais ailleurs, nous avons constaté des soucis de qualité du lait à cause des installations de traite en libre service. Des lots de Gruyère ont subi un rancissement. C’est d’ailleurs suite à un tel cas que les intervalles entre les traites ont été limités.

> Mis à part le cas de Ballens qui est à l’origine des premiers moratoires sur les robots de traite, avez-vous connu d’autres problèmes de qualité liés aux robots?
Non, pas directement. Mais vous savez, avec une traite robotisée, le producteur perd le contact direct qu’il a avec chaque vache, deux fois par jour. Même s’il est techniquement possible de contrôler ses animaux, au moins en partie, avec un ordinateur, cela ne remplace pas totalement le contact direct avec le bétail. Il faut souligner que le Gruyère AOP est fabriqué à base de lait cru. C’est un fromage à pâte dure, pressée et cuite. Pour ce type de produit, le risque de rancissement n’est pas supportable.
 
> En quoi ce risque est-il si important?
Le rancissement est le pire défaut à gérer. Il est difficile à détecter et peut survenir à n’importe quel stade d’affinage. C’est un défaut excessivement difficile à gérer. Les complications sont si pénibles que la filière a dû entreprendre tout ce qui est en son pouvoir pour limiter ce risque. Cela justifie des mesures préventives telles qu’une interdiction des robots de traite en continue.
 
> Les producteurs de lait de Gruyère AOP ont souvent l’impression d’être les seuls, au sein de la filière, à ne pas bénéficier des progrès technologiques. Les fromagers et les affineurs peuvent, eux, utiliser des robots. Comment le justifiez-vous?
Nous n’avons absolument rien contre les évolutions techniques et technologiques, pour autant qu’elles ne mettent en péril ni la qualité ni l’image de notre produit. C’est vrai: les fromagers peuvent avoir recours au décaillage mécanique ainsi qu’aux presses tournantes. Aujourd’hui les caves sont le plus souvent équipées d’un robot pour frotter les fromages. Mais les producteurs de lait ont eux aussi pu profiter de certaines avancées qui ont réduit la pénibilité de leur travail. Les techniques de récolte des fourrages ainsi que la détention du bétail ont fait d’énormes progrès contre lesquels nous ne nous sommes pas érigés pas. L’assemblée des délégués qui s’est réunie cette semaine (lire en page 15) a, par exemple, accepté de mettre à jour le Guide des bonnes pratiques pour définir les conditions d’utilisation des mélangeuses et de l’affouragement automatisé. Nous ne sommes pas contre le progrès. Nous devons simplement veiller à ne pas altérer les critères de qualité exigés par les consommateurs. Et cela est d’autant plus vrai que le Gruyère AOP est un produit d’appellation.

> Certaines sociétés de fromagerie commencent à manquer de lait pour fabriquer leurs droits de production et la succession dans les exploitations laitières devient toujours plus difficile. L’interdiction des robots n’attise-t-elle pas ces problèmes de renouvellement des producteurs?
Des exploitations laitières à remettre, on n’en rencontre que peu. Sans pour autant mettre en péril l’ensemble de la filière, nous devons assurer une permanence dans la production. Cela n’est possible que si la situation est économiquement viable et socialement vivable pour tous les acteurs de la filière. Nous espérons pouvoir continuer à rétribuer au mieux les producteurs de lait et restons attentifs à l’évolution de la situation.

> Certains espèrent que l’IPG fasse machine arrière et que les robots soient à nouveau acceptés. Est-ce possible?
Non! Un réexamen de l’interdiction de la traite robotisée en libre service n’est pas envisageable, au vu du risque qualitatif qu’il induit.
Propos recueillis par Vincent Gremaud, 21 juin 2019


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INTERDICTION INDIRECTE

Ni le cahier des charges, ni le Guide des bonnes pratiques n’interdisent directement le robot de traite pour les producteurs de lait de Gruyère AOP. De droit public, le premier document ne contient aucune indication concernant
les installations de traite. Le second précise simplement que chaque vache doit être traite deux fois par jour (ni plus, ni moins), que le délai entre la traite la plus ancienne et la mise en caille ne doit pas dépasser dix-huit heures et que le lait de la deuxième traite est mélangé à la fromagerie au lait de la première. Le guide indique aussi que le lait doit parvenir à la fromagerie immédiatement après la traite, mais au plus tard quatre heures après le début de celle-ci, tout en tenant compte d’un temps de transport limité à une heure et demie. C’est en cela qu’une traite robotisée s’avère incompatible avec la fabrication du Gruyère AOP. De droit privé, le Guide des bonnes pratiques s’applique aux producteurs, fromagers et affineurs. Tous s’engagent à le respecter.
VG, 21 juin 2019

 

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