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«La forêt suisse a de grandes facultés de résilience et de régénération»


Il y a vingt ans, la tempête Lothar balayait la Suisse mettant à terre des hectares de forêt. Dans le canton de Fribourg, le Gibloux a subi d’importants dégâts. ROBERT JENNI, ingénieur forestier adjoint, partage les leçons apprises de l’événement.


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> Quels sont les enseignements que les responsables de la gestion forestière du secteur du Gibloux ont pu tirer du passage de la tempête Lothar en 1999?
Il faut d’abord rappeler qu’un autre ouragan, Vivian, avait déjà dévasté les forêts en Suisse dix ans auparavant. Nous avions donc de l’expérience. Les deux premières phases, le nettoyage et le stockage du bois, se sont déroulées sans trop d’encombres. Nous possédions des savoir-faire de longue date en la matière. C’est plutôt au niveau du repeuplement qu’il a fallu se poser les bonnes questions. Fini le temps des monocultures denses qui exigent des heures et des frais d’entretien conséquents. Nous avons privilégié des peuplements d’essences adaptées à la station, soit par nos soins, soit en laissant la nature se reconstituer d’elle-même, en favorisant la présence constante de rajeunissement.

Les feuillus y sont dominants même si, malheureusement, les filières industrielles de mise en valeur de ces bois sont pratiquement éteintes en Suisse. La recolonisation naturelle des peuplements a débuté par l’émergence d’une végétation luxuriante qui a bien profité à la faune, notamment aux insectes.

Au niveau de la profession, l’événement Lothar a donné un coup de fouet à la mise en place de structures de gestion forestière professionnelles, appelées corporations forestières et promues par la Loi cantonale sur les forêts et la protection contre les catastrophes naturelles (LFCN).

Comment s’est passée la collaboration avec les propriétaires privés?
Vous mettez le doigt sur un sujet qui occupe nos services depuis quelques années. Pour les propriétaires privés, Lothar a initié une régression de l’exploitation de leurs forêts, lesquelles couvrent, en Gruyère par exemple, 40% de la surface forestière. Le prix du bois a chuté et la plupart d’entre eux ne sont pas formés ni équipés pour réaliser les travaux par eux-mêmes. Il n’est pas rentable de mandater une entreprise pour une petite coupe, raison pour laquelle nous les encourageons à se rassembler pour réaliser une exploitation coordonnée. Chez nous, ils ont la possibilité de s’adresser à ForêtGruyère, l’association régionale des propriétaires forestiers.

Nous estimons que 20 à 30% de la forêt n’ont pas été entretenus depuis au moins cinquante ans, ce qui remet en cause certaines fonctions de la forêt, notamment la protection contre les dangers naturels. Dans la région, certaines petites parcelles sont en mains d’hoiries ou de copropriétés familiales, avec parfois plusieurs dizaines de membres concernés. Cela rend ces forêts ingérables.

On reproche aux résineux d’acidifier les sols. Avant Lothar, le Gibloux était peuplé essentiellement d’épicéas et de sapins. Les espèces plantées ensuite peuvent-elles croître sans encombres?
Il faut préciser que nos sols qui datent d’environ 10'000 ans (fin de la période glaciaire) sont des sols extrêmement jeunes et résilients. L’acidification des résineux n’impacte que la surface. La majorité des sols en Suisse sont pleins de promesses à l’exception de petits secteurs qui n’ont pas été pris dans les glaces et qui sont lessivés en profondeur (Cousimbert par exemple).

On parle aujourd’hui beaucoup de captation de CO2. Les sols forestiers sont d’excellents capteurs, puisqu’ils sont encore en développement et que la quantité d’humus, donc de carbone, y augmente, lentement mais sûrement, et surtout durablement.

Quelles sont les essences qui peuplaient le Gibloux avant son exploitation régulière à partir du XIXe siècle?
C’est une station de hêtraie à sapins, donc on peut imaginer des peuplements composés de 50% de hêtres, 30% de sapins, 10% d’épicéas et 10% de feuillus divers (érables, frênes, merisiers, ormes...).

La tempête Lothar, alors, a-t-elle été un bien ou un mal pour la forêt?
Disons que pour la fonction productrice de la forêt, c’était une catastrophe. Pour la nature en elle-même, par contre, force est de constater qu’elle a été bénéfique. Un peuplement qui disparaît d’un coup de vent, ou par des maladies ou des parasites, c’est un problème pour nous, forestiers. Cela pose des questions de sécurité, de fonctionnalité et de financement des opérations d’assainissement.

Pour la forêt, au sens large du terme, ce n’est pas un souci, car elle a de grandes facultés de résilience et de régénération. En l’observant attentivement, nous avons appris à comprendre comment la nature se régénère d’elle-même et nous pouvons ainsi mieux cibler nos interventions. Nous tenons compte désormais, lors de l’exploitation, de plusieurs facteurs, dont la prise des vents. Nous étageons mieux, densifions moins, et diversifions pour favoriser la résistance des peuplements aux aléas climatiques et sanitaires. Il faut voir la forêt, le sol aussi d’ailleurs, comme composants d’un système. Nous n’avons pas l’habitude dans notre société de réfléchir de façon systémique.

Et quel sera l’avenir du bois produit désormais?
Difficile à dire. Le bois énergie sera un des débouchés certains. La construction devrait aussi s’y intéresser à nouveau. Par rapport au béton et au métal qui sont très énergivores, le bois a des atouts certains. C’est une matière première locale, renouvelable dont la transformation apporte un savoir-faire et une plus-value économique à la région.
Propos recueillis par Martine Romanens, 18 octobre 2019


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PLUSIEURS CICATRICES CONSÉQUENTES SONT TOUJOURS VISIBLES

Comme sur le reste de la Suisse, Lothar a causé d’importants dégâts dans le Gibloux (FR) générant une facture élevée pour les propriétaires. Pour la nature, par contre, l’ouragan a soufflé d’un vent bénéfique, stimulant une nouvelle gestion forestière.

Avec des vents frôlant parfois les 150 km/h (194 km/h au Moléson), le 26 décembre 1999, Lothar a balayé 1,4  million de mètres cubes de bois sur le territoire du canton de Fribourg (13 millions en Suisse), dont plus de 16 000 mètres cubes sur les flancs du Gibloux. Dans ce massif, composé essentiellement d’épicéas, de quelques hêtres et d’érables, se sont ouvertes, en quelques minutes, trois cicatrices, deux de plus de onze hectares et une de cinq et demi. Les chablis seront débarrassés pendant les quatre années suivantes. Selon les directives, seulement deux tiers de la surface seront nettoyés. Par chance, sur la face est du Gibloux, un chemin a été aménagé dans les années précédant l’événement, ce qui a facilité certains travaux de débardage.

Les conséquences de Lothar ne s’arrêteront pas là. Durant et suite à l’été 2003, plus de 10'000  mètres cubes de bois seront encore exploités d’urgence, laissant de grandes surfaces de sol nues. En cause? La sécheresse et la prolifération du bostryche, qui a trouvé un terrain favorable pour sa dissémination parmi les souches à terre d’abord, les arbres affaiblis ensuite, et, au final, les arbres sains. Au total, dégâts primaires et secondaires inclus, la perte totale se montera à près de 36 hectares.
 
 

Coûteuse remise en état
Jusqu’en 2004, le prix payé par les communes des trois arrondissements forestiers touchés est d’environ 20'000  francs par hectare, seulement pour la reconstitution. L’opération sera subventionnée à hauteur de 70% par le Canton et la Confédération. Mélèzes, épicéas, tilleuls à petites feuilles, érables et hêtres seront choisis pour les repeuplements. Les forestiers visent un ratio de 60% de résineux et 40% de feuillus. S’ils rencontrent quelques difficultés - le rajeunissement naturel de sapin est souvent détruit par les chevreuils, les souris s’attaquent aux mélèzes et le travail est difficile parmi les souches renversées et les rémanents de coupe - le résultat, vingt ans plus tard, s’avère positif, voire réjouissant.

Dans le Gibloux comme ailleurs en Suisse, Lothar a généré des pertes financières considérables pour les propriétaires. Trois générations de forestiers avaient participé au développement de ces peuplements.
MR, 18 octobre 2019

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UNE TEMPÊTE HORS NORME

10% de surfaces forestières détruites.

7 fois le volume de bois coupé en une année est à terre.

500 jours de travail seront nécessaires pour permettre de désenchevêtrer les forêts.

7 millions de francs, le coût généré par les opérations.

6 places de stockage avec arrosage créées pour l’occasion.

20% du bois de moindre qualité laissé à terre.

20'000 francs par hectares pour le nettoyage des chablis (prix moyen pour le Gibloux) dont 7000 francs seront finalement à la charge du propriétaire.

20 francs par mètre cube, le prix du bois moyen écoulé lors de Lothar.
MR, 18 octobre 2019

 

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