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Laisser du bois mort en forêt préserve certaines espèces et limite les coûts


Le bois mort en forêt est indispensable pour de nombreuses espèces. Il n’est pas incompatible avec la sécurité du public et peut simplifier la gestion d’une forêt.


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La forêt de Dorigny (VD) accueille de nombreux visiteurs chaque jour et nécessite de l’entretien pour assurer la sécurité. Propriété de l’Etat de Vaud, c’est Unibat, le Service des bâtiments et travaux de l’Université de Lausanne (UNIL), qui est mandaté pour gérer les 12 hectares. La question de la sécurité se faisait souvent au détriment de la biodiversité, ce qui a incité l’UNIL à réfléchir à un moyen d’allier différemment ces deux aspects. La forêt a ainsi été inscrite dans un plan de gestion (2010-2025) axé sur trois éléments: l’accueil des visiteurs, la biodiversité et la sécurité. Il a été décidé de créer une réserve inexploitée (îlot de vieux bois) au centre et de surveiller et sécuriser la forêt seulement sur 30 mètres depuis les chemins. Les travaux de création de la réserve se sont faits en 2013, le réseau de chemins a dû être repensé en même temps. «Pendant les travaux, les promeneurs s’inquiétaient de ne plus pouvoir accéder à leur forêt, c’était émotionnel, mais aujourd’hui les échos des utilisateurs sont positifs», relève Patrick Arnold, responsable des parcs et jardins de l’UNIL, qui précise que la gestion a été simplifiée puisque la zone à sécuriser a été réduite.

En parcourant la forêt avec Rita Bütler, de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), on observe tout de suite les effets de cette gestion naturelle. En exemple, un arbre qui tombe reste intact et n’est pas débité. «C’est un grand plus pour la biodiversité. Ce tronc touche seulement par endroits le sol. Ce qui repose par terre est plus humide et va se décomposer plus rapidement. Ainsi, un même tronc présente divers stades de décomposition et donc aussi des habitats différents», explique la spécialiste. Elle précise que ce n’est pas quelque chose que l’on apprécie dans chaque forêt exploitée car c’est parfois un obstacle pour les prochains travaux à effectuer et cela peut dans certains cas aussi être dangereux pour les professionnels.
Plus loin, on découvre une chandelle attachée à un arbre voisin. Il n’y a plus de cime et l’écorce s’en va mais il reste une branche au sommet avec des feuilles. «Il s’agit de bois presque mort qui est exposé au soleil, 2 phénomènes rares et précieux dans nos forêts», souligne Rita Bütler. Et Patrick Arnold de préciser: «Ailleurs, cet arbre aurait été coupé. Cela nous aurait d’ailleurs coûté moins cher. Mais depuis des années, nous intégrons les biologistes au martelage et nos discussions sur le terrain nous permettent de sauvegarder des individus particuliers».

Et la balade se poursuit ainsi. Ici, un très vieil arbre recouvert de lierre. Ce dernier est parfois peu populaire dans une forêt exploitée car on l’accuse d’étouffer l’arbre. Mais d’après la spécialiste ce n’est pas le cas car il tire ses ressources depuis le sol et de la photosynthèse. Ce lierre sert de cachette en hiver et de nourriture aux oiseaux et aux abeilles quand il fleurit ou offre des fruits en dehors des périodes de végétation.
Là, un arbre qui est tombé et qui est resté là. «C’est souvent après une tempête que se pose la question de savoir s’il faut nettoyer ou pas. Le but est d’assurer la régénération. Or, en venant avec des machines, il y a un risque d’abîmer les individus qui sont déjà présents et qui attendaient la lumière pour se développer», relève Rita Bütler. Les forêts de montagne, forêts protectrices, doivent rapidement se régénérer. Les gros éléments laissés au sol peuvent retenir les cailloux et les avalanches et assurer en partie la protection. Pour le rajeunissement des forêts de montagne, le bois mort joue un rôle essentiel puisque de nombreux épicéas poussent sur des arbres en décomposition. Le bois mort est aussi un important réservoir hydrique. Plus il se décompose et plus il est humide. C’est intéressant pour les arbres voisins lors d’une période sèche.
Plus loin, on voit un tas de branches. Ce n’est pas naturel mais c’est un autre apport pour la biodiversité puisque cela permet à des mammifères de se cacher et à des oiseaux troglodytes de nicher. Et comme il va rester longtemps, il va apporter beaucoup d’éléments nutritifs à son emplacement. Faire un tas à l’issue d’un chantier a toutefois un coût.
Sarah Deillon, 29 janvier 2021
 
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UN CHANGEMENT DE PRATIQUE DEVENU INDISPENSABLE
Un quart des espèces forestières ont besoin de bois mort (espèces saproxyliques). En Suisse, plus de 1700 espèces de coléoptères et 2700 champignons supérieurs y sont tributaires. Il est aussi important pour des mousses, lichens, oiseaux, amphibiens, reptiles, chauve-souris, etc. Les forêts naturelles sont un paradis pour ces espèces; à l’inverse, les forêts exploitées profitent à d’autres, comme les plantes vasculaires. L’exploitation modifie le microclimat d’une forêt. Les mousses, par exemple, disparaissent si le terrain s’assèche. «Les forêts naturelles ont un système de recyclage parfait, elles sont très dynamiques, s’autorenouvellent et présentent une grande résilience. De plus, les cycles du carbone et des éléments nutritifs fonctionnent parfaitement», explique Rita Bütler. Il n’y a pas que la quantité de bois mort qui compte mais aussi la diversité. Un tronc qui se décompose traverse divers stades et accueille chaque fois des espèces différentes. Comme le précise Yves Kazemi, inspecteur des forêts du 18e arrondissement, la forêt est un refuge important pour la diversité des espèces. «Une partie de cette diversité est liée à l’entretien régulier des forêts. En même temps, le fait de renoncer à toute exploitation permet à la forêt de compléter son cycle naturel. Ces deux dynamiques sont complémentaires et s’intègrent parfaitement dans la gestion de nos forêts.»

Le bois mort augmente en forêt mais il y a aussi des freins, à commencer par le fait de vendre le bois. On parle parfois de problèmes phytosanitaires mais ce n’est pas embêtant pour l’ingénieur forestier. «Le bostryche, par exemple, colonise les épicéas affaiblis mais encore vivants. Après une tempête, il y a beaucoup d’arbres affaiblis et les risques peuvent augmenter durant un moment. Mais sitôt que le bois est mort, ce sont d’autres espèces qui viennent», relève Yves Kazemi qui ajoute: «Dans le contexte des changements climatiques, le fait qu’il y ait plus de bois mort en forêt a une influence sur les risques d’incendie. C’est une problématique dont il faudra tenir compte».

Limiter les frais
«C’est le propriétaire qui décide de la façon dont il souhaite exploiter sa forêt. La loi fédérale est là pour éviter que l’on surexploite et qu’on nuise aux forêts mais tant que l’on n’exagère pas, il y a beaucoup de liberté, y compris celle de ne rien faire», souligne Yves Kazemi. Pour lui, le fait qu’il y ait deux visions différentes face au «nettoyage» des forêts est une normale évolution de leur gestion. «L’économie forestière ne pouvait plus faire du propre en ordre, cela lui coûtait trop cher. Et dans ce cas, l’économie et l’écologie font bon ménage. Le propre en ordre est devenu un non-sens écologique et un non-sens économique. J’ai l’impression que c’est admis aujourd’hui et que ce débat n’a plus vraiment lieu.»
Le premier point de bascule remonte aux années 80, lorsque les coûts d’exploitation prennent l’ascenseur pour faire face à la concurrence étrangère. Entre les années 60 et 80, il y a eu la mise en place de la notion de protection de la nature et on a commencé à faire de la sylviculture proche de la nature. «Dans les années 80, il a fallu trouver des solutions pour réduire les coûts. Le principe des soins minimaux s’est ajouté au concept de la sylviculture proche de la nature», explique Yves Kazemi. Il a ensuite fallu du temps pour que cela fasse son chemin mais dans les années 2000, les forestiers ont pris conscience que le propre en ordre ne pouvait plus être assuré financièrement. Depuis, on observe un changement de pratiques mais aussi d’image. «Certains y voient du chenit en forêt et ils utilisent vraiment ce terme. D’autres apprécient le côté naturel que cela donne à l’image de la forêt.»

Eléments libérés
Laisser plus de rémanents de coupe en forêt permet ainsi de réduire les coûts, tout en ayant un effet bénéfique sur la biodiversité (lorsqu’il s’agit de gros diamètres) et sur le cycle des éléments nutritifs. Ces derniers se trouvent dans les feuilles qui tombent chaque année mais aussi dans l’écorce des arbres. Lors de l’exploitation, il y a donc une partie des éléments nutritifs qui sort de la forêt. Toutefois, il n’est pas judicieux de laisser trop de rémanents car cela crée un déséquilibre biologique trop rapide. «L’épicéa par exemple a tendance à acidifier l’humus. Lors d’une grosse coupe, il ne faudrait pas laisser une grande part de rémanents», souligne Rita Bütler.
SD, 29 janvier 2021
 

 

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