Menu
 

Dossier no 24 - 2022

Bon utilisateur de smartphone ne signifie pas calé en informatique


La technologie numérique s’infiltre dans tous les domaines de la vie agricole quitte à bousculer aussi les lignes de la formation initiale.

Robotique, machinisme, communication, paperasse: la numérisation est le thème du moment. Les futurs agriculteurs y sont-ils suffisamment formés? Certaines voix s’en préoccupent. Bien qu’immergées, dès leur naissance, dans le monde numérique, les jeunes générations ne disposent pas forcément des outils et connaissances leur permettant d’en comprendre les fondements.
 
Un exemple? Cette tendance rapportée par un enseignant: les apprentis, toujours très connectés, utilisent désormais principalement leur smartphone. «Cette pratique les transforme en utilisateurs d’applications clés en main et crée, au passage, un possible déficit de compétences.»

L’agriculture, bel et bien en mutation
Une chose est certaine, en agriculture, les besoins de professionnels qualifiés dans le numérique sont grands. Nombre d’outils technologiques agricoles s’utilisent désormais en Suisse: systèmes d’informations géographiques, stations météorologiques, recours aux données fournies par les satellites, commande d’installations d’irrigation intelligentes ou méthodes alternatives de préparation du sol. «La pulvérisation est aujourd’hui un secteur hautement high-tech», affirmait par exemple Werner Salzmann, président de l’Association suisse pour l’équipement technique de l’agriculture, lors d’une conférence de presse. Face à une telle évolution, les nouveaux professionnels sont-ils en mesure de protéger ou de valoriser toutes les données laissées sur le Net?

«J’ai été surpris de constater l’important volume d’informations fourni par l’agriculture», commente ce responsable d’une société active dans la protection des données. Reste qu’un jeune qui se lance dans la voie professionnelle agricole n’imagine pas forcément que la technologie a envahi la campagne. «Certaines exploitations dont proviennent nos apprenants travaillent encore avec des méthodes anciennes et une partie toujours croissante des apprentis n’est plus issue du sérail agricole», explique l’enseignant.
 
Le site www.orientation.ch, que les élèves consultent pour choisir leur métier, liste les qualités requises des agriculteurs de demain: aptitude à travailler de façon indépendante, résistance physique, intérêt pour la nature, etc. On y trouve nulle mention des compétences technologiques de plus en plus pointues nécessaires à une carrière agricole.

Révision en cours
La question de l’évolution numérique n’est, bien sûr, pas propre à l’agriculture. Le Projet formation 2030 de la Confédération vient d’ailleurs de publier un guide, en mars dernier, lequel vise à offrir du soutien aux associations professionnelles pour la rédaction de leur ordonnance de formation. La révision de la formation agricole de base est, quant à elle, toujours en cours. «Nous avons, par exemple, pris contact avec l’association professionnelle des métiers informatiques, explique Loïc Bardet, directeur d’Agora et président de l’OrtraAgriAliForm. Le but est de voir si des coopérations sont éventuellement possibles.»
 
Repères
Les objectifs pédagogiques actuels de la formation de base agricole, pour une vingtaine d’heures d’informatique, sont décrits de la sorte (ce qui n’exclut pas que d’autres compétences latérales soient acquises):

  • Installer l’équipement nécessaire de manière appropriée et le connecter au PC
  • Echanger, sauvegarder et effacer des données dans le cadre du réseau scolaire.
  • Utiliser les fonctions de base du système d’exploitation et utiliser les deux principaux services d’internet: web et e-mail.
  • Rechercher de manière ciblée et systématique des informations et des contenus sur le web.
  • Créer des écrits numériques attrayants au plan graphique et formel.
 
Nouvelle formation adaptée
Dans le cadre de la révision de la formation agricole, bien que le nouveau plan ne soit pas encore formellement validé, l’utilisation des instruments et outils du smart farming, des véhicules et machines avec dispositifs numériques, la collecte des données de production et la saisie et mise à jour de ses données intègrent désormais les nouvelles compétences à acquérir.
 
________________________________________
 
Comment réagissez-vous à propos de la formation actuelle des jeunes, de leurs capacités et des risques en matière de numérisation et de nouvelles technologies?

Xavier Pythoud
Jeune agriculteur titulaire d’un CFC, Epagny (FR)

«Je dirais justement que, durant notre formation, nous ne sommes pas allés assez loin sur le sujet. Par exemple, aux cours, afin d’apprendre à remplir les formulaires Gelan pour le recensement et les paiements directs, nous n’avons passé qu’une seule demi-journée sur le sujet. Je viens d’obtenir mon CFC, et pourtant, à l’heure de remplir les documents pour mon exploitation, il m’a quand même fallu me renseigner auprès des services compétents: je trouve cela dommage. En ce qui concerne les nouveaux équipements connectés, nous n’avons plus le choix, même si je reconnais que cela nous rend dépendants du service après-vente. L’efficacité et la qualité de notre travail en sont certes améliorées mais je comparerais tout cela à une vis sans fin. On rationalise une tâche pour en rajouter d’autres. L’agriculteur doit aussi remplacer les employés qu’il ne peut engager. Je ne peux pas vraiment dire quand ça s’arrêtera. On perd de notre indépendance.» 
 
Olivier Girardin
Directeur de la Fondation rurale interjurassienne (FRI),
Courtételle (JU)

«Dans le but de promouvoir les bonnes pratiques, nous avons instauré le concept BYOD (ordinateur à l’école), l’an dernier. Les élèves sont donc contraints d’appréhender le matériel informatique au quotidien. Nous avons choisi l’environnement  Microsoft Office 365 après une analyse des différents systèmes. Ce sont des produits sous licence dont les règles sont relativement claires. Nous protégeons et apprenons aux élèves à protéger leurs données avec notamment la double authentification systématique. La question de la sécurité a d’ailleurs été largement évoquée: nous avons mandaté une société externe pour identifier nos éventuelles failles. Durant la formation, nous présentons aussi des solutions d’analyses de données du type Power bi qui permettent de créer des rapports et tableaux de bord à partir de plusieurs systèmes. Il faut que les futurs professionnels soient en mesure de garder une certaine maîtrise sur l’usage de leurs données.»
 
Samuel Joray
Responsable du secteur Stratégie d’entreprise, 
Grangeneuve (FR)

«Afin de permettre aux futurs chefs d’exploitation de relever les défis du numérique, le module de brevet «Compétences personnelles et méthodologiques du chef d’entreprise» a été renforcé et complète le CFC par des compétences informatiques. Le challenge de la formation continue est d’offrir des bases utiles à tous les systèmes de tous les domaines (robots de traite, GPS, administration, etc.), quelle que soit la solution choisie. Quelques agriculteurs nous ont fait part d’une méfiance envers les solutions connectées, craignant que des sociétés commerciales accèdent à leurs données. Les formations devront les aider à se poser les bonnes questions: qui a accès à mes données, sont-elles stockées à l’étranger, notamment pour le service après-vente ou le dépannage? En résumé, une bonne formation doit permettre aux participants de déterminer le potentiel de simplification et le gain de productivité, mais aussi d’apprendre à gérer et protéger ses données.»

Roman Engeler
Directeur de l’Association suisse pour l’équipement technique de l’agriculture (ASETA),
Riniken (AG)


«La formation dans ce domaine est, en effet, un problème et pas seulement pour les jeunes. La plupart des agriculteurs actifs de la tranche d’âge 25-50 ans, par exemple, ne présentent pas de compétences suffisantes. Ils disposent pourtant d’un horizon de plusieurs décennies de gestion. L’ASETA a mis sur pied un cours d’autoconstruction. Des propriétaires de «vieux» tracteurs ont ainsi la possibilité de concevoir un GPS à un coût bien inférieur à celui du marché. Ce cours devrait être dispensé en français d’ici fin 2022. En collaboration avec la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires (HAFL), nous sommes aussi sur le point d’organiser des cours sur la numérisation en agriculture. Il est important de se préoccuper de ce thème. L’exploitation des informations numériques est aujourd’hui  bien ancrée dans les pratiques de certains acteurs: un smartphone localise déjà tout. Il faut veiller à ce que les données privées restent privées.»
 
Thomas Di Falco
Service de l’orientation professionnelle et de la formation des adultes, Fribourg

«Tous les métiers sont concernés par cette évolution, à un tel point qu’on peine à l’imaginer. Les qualités requises en vue d’emprunter une voie professionnelle, que nous relayons sur notre site Internet www.orientation.ch, nous sont transmises directement par les associations professionnelles. Il faut savoir que certaines professions ont carrément changé! Dans le cadre de l’orientation professionnelle, nous ne pouvons en aucun cas n’adresser que les meilleurs élèves vers une filière particulière. Nous nous devons de nous maintenir dans une position neutre située entre les besoins du jeune (connaissance de soi et connaissance des filières) et la réalité du monde du travail. Les compétences de base que les élèves sont censés maîtriser à la fin de leur scolarité obligatoire sont décrites dans le Plan d’études romand que toutes les associations professionnelles consultent lorsqu’elles rédigent leur ordonnance de formation.»
Martine Romanens, le 16 juin 2022





 
 


 

 

E-Paper & Archives

Cette semaine dans Agri

 

Prix du marché

Chaque semaine, suivez l'évolution des prix du marché de la viande, en conventionnel ou sous label: bovins, porcs, ovins. Consultez aussi les prix de la vente directe, des marchés surveillés et de Proviande.

Conseil de saison

Conseil de saison

Le conseil de saison est accessible en ligne aux abonnés toutes les deux semaines dès le mercredi.

Voyages

Le programme des voyages Agri 2022 est disponible. De la Corse au Pérou, du printemps à l'automne, cinq destinations sont proposées à nos lecteurs. Prochains voyages ouverts aux inscriptions, les trésors de la Corse et le Portugal. Pour en savoir plus...

Agri - Hebdomadaire professionnel agricole de la Suisse Romande
Site web réalisé par www.webexpert.ch

Actualités

Cette semaine

Dossiers

Prix du marché

Photos

Vidéos

Archives

Voyages

A table

Boutique