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La faible valeur du bois n'encourage pas l'entretien des parcelles privées


Difficile de coordonner des travaux ou de lutter contre un fléau quand des parcelles de forêt privées jouxtent des parcelles publiques. Surtout quand le nombre de propriétaires se multiplie.


Dossier 32 forets privees


Près d’un tiers de la forêt suisse (372 000 ha) appartient à des privés, le plus souvent des personnes physiques, plus rarement des entités privées, indique ForêtSuisse, la faîtière suisse des propriétaires forestiers. Le nombre de propriétaires de forêt privés est évalué à 244 000 pour toute la Suisse, mais il ne s’agit là que d’une estimation, certains cantons peinant à les décompter. Ces propriétaires possèdent en moyenne 1,5 ha de bois (plus de la moitié en possède moins de 1 ha). La proportion de forêts privées est très variable selon les régions; elle occupe une fourchette entre 10% et plus de 80%. Les deux Appenzell, Lucerne et Thurgovie sont les cantons qui comptent le plus de forêt privée. En Suisse romande, la proportion de forêt publique dépasse partout 50%; elle atteint presque 90% au Valais.

Un manque d’entretien récurrent, essentiellement des petites parcelles privées, est constaté. D’un point de vue purement sylvicole, cela n’a pas de grosses conséquences car la forêt se régénère toute seule. Pourtant, dès qu’il faut assurer une de ses fonctions (protectrice ou sociale, par exemple) ou lutter massivement contre un fléau comme le bostryche, la tâche devient ardue pour le forestier responsable. Rassembler tout un monde derrière un projet de gestion coordonné s’apparente à la recherche d’une aiguille dans une botte de foin.

Dans toute la Romandie, de petites propriétés privées sont recensées. Le problème qu’elles posent n’est pas partout identique. Dans certaines régions, par exemple, la gestion privée n’est pas développée alors que dans d’autres – par tradition sylvicole et existence de plus grands territoires – les propriétaires privés bénéficient de leur propre plan de gestion. C’est le cas du canton de Neuchâtel qui recense, du coup, quelques jolis exemples de forêts jardinées sur ses versants nord au sol profond. «Une forêt jardinée maintient en permanence un couvert végétal même à la suite d’une coupe, qui peut se pratiquer à intervalles réguliers sans laisser de grandes trouées», explique Nicolas Joss, de ForêtNeuchâtel. Selon lui, la rentabilité de ce type de couverture est, à long terme, meilleure. Ce canton inventorie aussi, certes dans une moindre mesure, une frange de petits propriétaires. La faîtière (75% des forêts du canton) intègre une centaine de propriétaires privés à la tête de surfaces de 2 à 150 hectares. Particularité: la loi cantonale neuchâteloise contient des dispositions traitant de la question du partage des forêts, qu’elles soient publiques ou privées. Il ne peut avoir lieu que moyennant un accord.

A chaque canton sa politique
A Genève, sur les 3000 hectares forestiers cantonaux, 40% sont en mains de propriétaires privés dont 200 (sur un total de 1500) intègrent la faîtière. Une surface de 600 ha sur 1100 ha de forêt privée est donc sous contrôle. Mais les 1300 propriétaires restants se partagent un solde de 500 hectares. «Une anecdote illustre le propos. Des privés ont cédé une parcelle de 1000 m2 au Canton. Il en coûtera 2 à 3000 francs de frais de notaire parce qu’un des copropriétaires est décédé à l’étranger», commente Philippe Poget, de ForêtGenève. En Valais, grâce à la grande part de forêt collective, la situation est moins préoccupante. Cependant, pour le petit territoire restant, les enjeux sont identiques.

Le problème est, semble-t-il, le plus épineux sur Fribourg. La surface de forêt privée y est d’environ 16 800 ha, soit 41% (contre 27% sur Vaud) de la surface totale et celle-ci appartient à environ 12 000 propriétaires différents dont trop peu seraient intégrés à la faîtière. Les Vaudois, quant à eux, se sont intéressés depuis longtemps à ce morcellement. Près de 101 propriétaires privés (1734 ha) intègrent la faîtière, c’est seulement 27% du territoire vaudois qui appartient à des privés. Le Canton aurait d’ailleurs acquis des parcelles il y a quelques décennies. Dans les régions de montagne, toutefois, la situation est plus épineuse. 
 
Enfin, 72% des forêts jurassiennes sont publiques «et le solde appartient à un grand nombre de propriétaires privés (environ 5000), souvent sous la forme de petites surfaces difficiles à gérer de manière efficiente», indique le site internet cantonal jurassien.

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La valeur de la forêt
Si le prix auquel peut être commercialisé le bois, en ce moment, n’offre, à quelques exceptions près, qu’une rentabilité moindre, certaines prestations de la forêt mériteraient d’être rémunérées. Ainsi, les services immatériels rendus par les forêts autres que la protection contre les dangers naturels ou les prestations en faveur de la biodiversité devraient obtenir, selon les responsables forestiers, une meilleure reconnaissance. L’absorption de CO2, la production d’oxygène ainsi que la purification et la filtration de l’eau seraient dignes d’une contrepartie qui pourrait profiter, in fine, également aux propriétaires privés.
 
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Participer à l’effort commun
Est-ce une légende ou la réalité? Dans une commune de Haute Gruyère, les pratiques protectionnistes d’un certain notaire, aux alentours de la fin du XIXe siècle auraient eu pour conséquence le morcellement de parcelles distribuées notamment à des hoiries dont il serait devenu très difficile de retrouver les membres. Ceux-ci sont issus parfois de générations différentes et ne se connaissent même plus. «Certains ont carrément quitté la Suisse», rajoute Fabrice Wicht, forestier adjoint au 3e arrondissement forestier gruérien. Pour exemple, une parcelle de Haut-Intyamon appartient à 90 copropriétaires.

C’est, entre autres, ce qui a motivé un premier projet de sensibilisation mené de 2016 à 2019 par ForêtGruyère, l’association des propriétaires de la Gruyère, qui n’a, dans un premier temps du moins, pas atteint ses objectifs. Des coupes coordonnées avaient été organisées dans toute la région. Le projet va toutefois être insufflé d’une seconde vie dès 2020 et pour une période de cinq ans avec une sensibilisation accrue par le biais de séances d’information dans le but de fédérer davantage les propriétaires privés. Un registre devrait également être élaboré.

Que faire alors en tant que propriétaire désireux de participer à l’effort commun de gestion du patrimoine forestier? Consulter en premier lieu le portail cartographique cantonal qui indique à quelle fonction son périmètre est attribué. Fort de ce constat, il est possible, ensuite, de contacter le forestier responsable de sa région.

Des arbres de tous âges
Adhérer à l’association faîtière locale des propriétaires permet, ensuite, de fournir ses coordonnées. Certaines de celles-ci envisagent d’ailleurs de laisser tomber la cotisation annuelle afin d’encourager une plus grande participation des privés. C’est le cas de ForêtGruyère. Enfin, si le propriétaire souhaite gérer sa forêt par ses propres moyens, les forestiers conseillent de veiller à diversifier les structures et étager. Par principe, il faudrait essayer d’obtenir sur sa parcelle des arbres tous âges, de tout diamètre et éviter la monoculture. Il s’avère enfin judicieux de s’intéresser à une responsabilité potentielle engagée vis-à-vis des autres utilisateurs ou d’éventuelles structures installées en forêt. 
 
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C’est vous qui le dites

    A quoi est dû le désintérêt des propriétaires à prendre soin de leur forêt?
 
 
Fabrice Wicht, forestier adjoint au 3e arrondissement forestier et forestier de triage (Forêts privées Haut-Intyamon)

«Les gens sont en principe attachés à leur petit coin de forêt qui est souvent intimement lié au patrimoine agricole. Alors, lorsque nous les approchons avec des projets d’éclaircies, par exemple, qui condamneraient probablement quelques grosses plantes investies affectivement, nous les voyons renoncer. Il y a un besoin d’esthétique et vrai qu’après notre intervention, il faut quelques années pour que la nature s’harmonise. Je pense que nous devrions plus informer sur les nouvelles méthodes d’exploitation qui ne sont pas toujours comprises par le public et les propriétaires. Nous intervenons pourtant en nous adaptant à ce que la nature nous donne. Nous ne détruisons pas la forêt, nous l’entretenons. Tout le milieu se renouvelle ensuite à l’exemple de l’ouragan Lothar. Autrefois, les rémanents de coupe étaient aussi débarrassés, offrant une illusion de propreté. Aujourd’hui on ne peut plus travailler de la sorte et nos interventions peuvent choquer. Pourtant, notre mission est claire: nous devons anticiper l’évolution climatique et rendre la forêt plus résiliente.»
 

François Sottas, forestier adjoint au 3e arrondissement forestier et mandataire de l’association ForêtGruyère

 «Je vais peut-être trop m’avancer, mais, à mon avis, le problème des forêts privées non entretenues n’est dû qu’à une cause principale: la valeur actuelle du bois. Je pense que dès que celle-ci sera plus élevée, les propriétaires s’y intéresseront à nouveau. Mis à part les travaux effectués pour le maintien de la forêt protectrice qui aboutissent, au final, à une opération neutre – les coûts des travaux sont financés par les subventions – quasiment toute intervention coûte au propriétaire. Nous ne pouvons donc pas l’obliger à effectuer ces entretiens. Quant à l’éventuel engagement au sein d’associations de propriétaires, si une personne paie ne serait-ce que 30 francs par année et qu’elle ne réalise qu’une coupe tous les 15-20 ans, le prix ainsi que l’investissement personnel sont trop élevés en regard des bénéfices potentiels, quand bien même une association forte aurait plus de poids au niveau politique. Il faut toutefois fédérer les propriétaires privés sous une entité afin que l’on puisse connaître ces personnes et les contacter si besoin. Ce sera l’objet d’un projet en Gruyère, mené dans les cinq prochaines années.»
 
 
Yves Delacombaz, agriculteur et propriétaire forestier à Lessoc (FR)

«Dans notre famille, propriétaire d’environ quatre hectares, l’intérêt pour l’entretien de la forêt a été transmis de génération en génération. Mon père a toujours été très sensible à la question et je pratique régulièrement des coupes avec mon fils. Ces travaux sont, en effet, une charge, sauf ceux subventionnés qui ne nous coûtent rien même s’ils ne nous rapportent rien non plus. Les seuls bénéfices pour nous sont d’une part, la satisfaction du travail bien fait et d’autre part, la disposition de bois de chauffage. Avant Lothar, nous avions convenu d’une coupe d’entretien avec le forestier de triage, mais l’ouragan a mis à terre la moitié de la parcelle. Cette année, nous avons donc mis de l’ordre dans ce qui a repoussé en favorisant l’épicéa et des bois plus rares comme le merisier et l’érable. Dans les années 1990, nous étions plus souvent contactés par les forestiers de triage pour effectuer des travaux coordonnés, maintenant beaucoup moins. J’imagine que c’est en lien avec les budgets publics. Tous les agriculteurs ne sont pas convaincus de la nécessité d’un entretien régulier. Il s’agit d’un choix.»
 
Martine Romanens, le 5 août 2020
 





 
 
 

 

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