Menu
 

ag31_Ch_Creuzas

Face au réchauffement climatique, le vignoble romand possède des atouts


Alors que certaines régions viticoles voient leur typicité mise en danger par la hausse des températures, la stratégie de diversité suivie par les cantons suisses devrait plutôt leur permettre d’en tirer profit, surtout pour les vins rouges.

Le mois de juillet 2015, l’un des plus chauds mesuré en Suisse, annonce selon toute vraisemblance un millésime précoce. Cette précocité ne surprend plus: par rapport aux années 80, les vendanges commencent aujourd’hui 10 à 15 jours plus tôt, même si l’on note de grandes fluctuations autour de ces valeurs (voir les graphiques ci-dessous).

A l’horizon 2030, la plupart des modèles prévoient à la surface du globe une augmentation de température d’environ 1,2°C (calculée par rapport à la moyenne des températures prises sur la période 1980-2010), avec un régime de pluie à peu près similaire à celui d’aujourd’hui. A cette date, les parcelles plantées aujour­d’hui seront devenues adultes et en pleine production. Quelles seront donc les conséquences, à grand trait, de cette hausse de température pour les vignobles romands?

Favorable aux rouges
La Suisse fait partie des vignobles septentrionaux aux climats plutôt frais. Dans ces conditions, le scénario d’un réchauffement climatique modéré «ne va pas changer grand-chose pour les cépages blancs mais sera favorable pour les rouges», explique Vivian Zufferey, spécialiste de la physiologie de la vigne à la station Agroscope de Pully (VD). «Pour ces derniers, on sait qu’il faut des maturations lentes et progressives, qui favorisent les tanins et l’équilibre aromatique. Une contrainte hydrique modérée et un degré supplémentaire de température seront donc tout à fait bénéfiques. Des cépages tels que le merlot ou la syrah pourraient bien s’adapter à ces conditions. Leurs exigences thermiques sont assez élevées et dans une région septentrionale comme la nôtre, leur maturation est parfois incomplète s’ils ne sont pas cultivés dans des terroirs propices. De très beaux merlots sont déjà produits dans le canton de Vaud ou de la syrah à Genève depuis deux ou trois décennies, ce qui démontre bien que les viticulteurs ont anticipé l’évolution climatique en les plantant de plus en plus.»

Le problème majeur que pose le réchauffement est bien sûr celui du décalage progressif entre maturités alcoolique et phénolique. Mais c’est là toute la subtilité d’une plante pérenne comme la vigne, il n’existe à cette question que des réponses subrégionales et locales, qui dépendent d’un grand nombre de facteurs géologiques et pédologiques venant pondérer l’influence – prépondérante – du climat.
 



Irrigation déterminante
Les cantons de Genève et de Vaud ont ainsi entièrement cartographié leurs cadastres viticoles, grâce aux travaux de Stéphane Burgos, à Changins, et d’Isabelle Letessier. Chaque vigneron peut connaître avec précision la nature du sol des parcelles, leur texture, leur profondeur, leur vigueur, ces caractéristiques étant déterminantes pour évaluer les réserves utiles en eau, sachant que le principal facteur qualitatif d’un terroir paraît être son aptitude à réguler l’alimentation en eau.

Passer de 70 à 90% de cail­loux, par exemple, revient à pas­ser de 30 à 10% de terre fine et diminuer ainsi par trois la réserve hydrique. La question de l’eau, et corollairement de l’irrigation, se posera donc avec de plus en plus d’acuité dans les vingt ans à venir, surtout en raison de la hausse de la fréquence des épisodes caniculaires.

C’est une nouveauté pour la Suisse, qui n’a pas de tradition d’irrigation, à part dans le Valais. Dans ce canton, où l’on note une forte progression des surfaces de cornalin, de syrah, de merlot et d’autres cépages de deuxième et troisième épo­ques, chaque commune viticole a scindé son vignoble en secteur d’encépagement afin d’éva­luer l’adaptation des cépages. Homologués par le Conseil d’Etat valaisan, ces secteurs font office de référence pour les vignerons qui réencépagent leurs parcelles.

Difficultés pour l’arvine
«Les cépages suisses qui vont souffrir du réchauffement sont ceux dont l’amplitude climatique est assez restreinte et qui ne sont adaptés qu’à une certaine zone», souligne José Vouillamoz, ampélographe à la station Agroscope de Conthey (VS). «Je pense à l’arvine, par exemple, cépage très aromatique qui ne se maintient bien qu’à mi-côteau. On pourrait imaginer la remonter un peu, mais si elle n’a pas son optimum de température, elle n’arrivera pas à bonne maturité. Le cas du pinot dans le Valais est assez critique, on risque d’avoir des difficultés à éviter des caractères de surmaturité.»

Par contre, un cépage suffisamment élastique comme le savagnin blanc peut être cultivé aussi bien en plaine dans la région de Sierre que jusqu’à 1150 m, à Visperterminen, en atteignant une bonne maturité. Il est d’ailleurs de plus en plus à la mode. «Selon les régions, et pour un grand nombre de cépages, on peut aussi jouer sur certains porte-gref­fes qui ont une période de végétation plus grande que d’autres, ainsi que sur le facteur de précocité ou de maturité des clones. Cela fait pas mal de combinaisons possibles pour adapter le cépage au terroir», souligne l’expert d’Agroscope.

Stratégie de diversité
Le récent rapport Viti-Horizon 2020 du Valais, canton qui risque à l’avenir d’être le plus touché par les effets cumulés du manque d’eau et de l’augmentation de température, préconise ainsi pour sa viticulture une stratégie de diversité au détriment d’une stratégie de typicité. Une direction prise par le canton de Genève dès la fin des années huitante.

Initiée par une politique de rendements limités à la suite des crises de surproduction, cette réorientation a d’une certaine manière été validée par le changement climatique qui a favorisé la culture de cépages tardifs. «Très nettement à partir de 1982, nous avions de meilleurs millésimes, et je notais des 15°C de moyenne dans les mois viticoles», dit Claude Desbaillet, chef de la Station œnologique de Genève entre 1963 et 1999. «On s’est donc senti plus de liberté. Les viticulteurs se sont enhardis. A partir des années 90, le merlot devient un cépage qui mûrit assez facilement. On a également commencé à cultiver du sauvignon blanc, cépage réputé difficile. Puis est venu le cabernet franc et nous arrivons depuis quelques années à faire des cabernets sauvignons. Celui de 2003 est grandiose. La syrah atteint des qualités excellentes dans les bons millésimes. Avec le réchauffement, le viognier serait magnifique et le gamay devrait continuer à gagner en richesse aromatique. Quant au chasselas, on n’est pas encore à la surmaturité, surtout si l’on vise un vin corsé apte à un excellent vieillissement. Je pense que le réchauffement climatique nous laisse encore une certaine marge.»

Qu’il y ait un potentiel pour les cépages tardifs dans les cantons romands est acquis. Mais même dans un contexte de réchauffement, rien n’exclut d’avoir deux ou trois millésimes sur dix ans qui soient de nouveau plus frais. «Un viticulteur qui plante des cépages aux exigences climatiques élevées comme le merlot, la syrah ou le cabernet franc ne peut se permettre, économiquement parlant, de connaître un ou deux millésimes trop frais, sous peine de ne pas pouvoir assurer une qualité optimale», dit Vivian Zufferey.

Si l’on observe des transitions sur certains cépages dues au réchauffement, l’évolution de l’encépagement du vignoble suisse dépend donc encore avant tout du marché. Les superficies de chasselas ont beaucoup diminué ces vingt dernières années, dans tous les cantons, en raison d’une réduction de la demande.

Plus d’inventivité viticole, surtout pour les rouges, tel pourrait être in fine le point le plus positif de ce réchauffement modéré pour les vins suisses, dont la qualité est de plus en plus reconnue au niveau international. Seule ombre au tableau, la pression des maladies risque de croître avec le réchauffement, et avec elle, la nécessité de traiter. C’est la raison pour laquelle Agroscope propose de nouveaux cépages naturellement résistants ou tolérants aux maladies fongiques, comme le gamaret, qui a reçu un accueil favorable des consommateurs, ou le divico, dont les premières bouteilles devraient être proposées vers 2020.
Alain-Xavier Wurst, 31 juillet 2015

Infos utiles
Dans notre prochaine édition du 7 août 2015, nous parlerons des nouveaux cépages cultivés en Suisse.

____________________

Bourgogne: menace sur la typicité

L’une des grandes chances, si ce n’est l’atout majeur, du vignoble suisse est sa diversité, par opposition à des régions comme la Bourgogne ou Bordeaux qui se sont construites historiquement autour de la typicité de leurs vins. Que le pinot noir en Valais ait atteint sa fenêtre climatique supérieure n’entraîne pas les mêmes remises en question qu’en Bourgogne. «Le pinot noir est à sa limite d’adaptation pour produire des vins fins et élégants en Bourgogne et/ou des vins de garde. Il a peu de chances de s’adapter en cas d’accroissement durable des températures, étant donné sa fenêtre climatique restreinte. (…) Ces éléments ne favorisent pas l’expression de la typicité traditionnelle des terroirs et des millésimes et tendent à donner aujourd’hui aux vins de la Côte de Beaune les caractères de vins des Côtes du Rhône», s’inquiète un rapport de la Région Bourgogne publié en 2012.
AXW, 31 juillet 2015


 

 

E-Paper & Archives

Cette semaine dans Agri

 

Prix du marché

Chaque semaine, suivez l'évolution des prix du marché de la viande, en conventionnel ou sous label: bovins, porcs, ovins. Consultez aussi les prix de la vente directe, des marchés surveillés et de Proviande.

Conseil de saison

Conseil de saison

Le conseil de saison est désormais disponible toutes les deux semaines dès le mercredi après-midi avant l'édition. Son accès est réservé aux abonnés.

Voyages

Découvrir la Grèce et son agriculture, les trésors de la Corse ou la Géorgie et son histoire légendaire: vous pouvez d'ores et déjà vous inscrire à ces trois premiers voyages concoctés pour les lecteurs d'Agri. Cliquez ici

Agri - Hebdomadaire professionnel agricole de la Suisse Romande
Site web réalisé par www.webexpert.ch

Actualités

Cette semaine

Dossiers

Prix du marché

Photos

Vidéos

Archives

Voyages

A table

Boutique