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«On ne cultive pas seulement la vigne mais une communauté botanique»


Professeur d’agronomie à l’Hepia de Genève, Nicolas Delabays travaille actuellement sur l’enherbement sous le rang en viticulture à partir d’espèces capables d’inhiber la croissance d’autres plantes. Ceci permettrait de réduire l’utilisation de glyphosate mais implique de la part des viticulteurs une remise en cause de leurs pratiques culturales.


Enherbement


En quoi consistent vos travaux sur l’enherbement des sols viticoles?

J’ai été mandaté par le canton pour développer un enherbement permanent sur les sols viticoles, adapté notamment aux parcelles destinées à intégrer les réseaux agroécologiques. Nous travaillons ainsi à mettre au point un mélange composé de plusieurs espèces qui assurerait un couvert végétal toute l’année, tout en étant diversifié et relativement peu concurrentiel. L’enherbement des vignes a des effets positifs sur le sol, aujourd’hui bien connus et documentés: réduction de l’érosion, diminution de l’utilisation des herbicides et du ruissellement des intrants, amélioration de la portance et de la structure du sol ou encore promotion de la biodiversité. Par contre, il peut également entrer en compétition avec la culture et, même si la vigne est une plante relativement résistante à la sécheresse, provoquer sur celle-ci un stress hydro-azoté. Sur certains cépages, notamment les blancs, un tel stress pourra avoir des conséquences négatives sur la qualité des vins. Notre projet vise à sélectionner des espèces qui permettent un enherbement optimal, c’est-à-dire qui assurent ces effets bénéfiques tout en limitant les défauts potentiels.


L’étape suivante de vos travaux est de développer également un couvert permanent sous le rang. Pourquoi?

La majorité de nos vignes sont aujourd’hui engazonnées dans les interrangs, mais pratiquement aucune n’est enherbée sous les rangs de culture, qui sont pour la plupart traités au glyphosate. A l’exception du travail mécanique, qui n’est pas exempt de défauts (consommation d’énergie, risque d’érosion, chronophage), il existe peu d’alternatives à ce produit. Au cours de nos essais sur l’enherbement des interlignes, nous avons observé que certaines espèces, bien que peu vigoureuses, limitaient efficacement la croissance des adventices avoisinantes, probablement par l’intermédiaire de substances phytotoxiques relâchées dans le milieu. Si nous arrivions à maîtriser le développement de ces espèces, on pourrait obtenir un couvert végétal qui jouerait le rôle d’herbicide naturel, avec ainsi la possibilité de s’affranchir du glyphosate.

 

 Nicolas Delabays


Quelles sont les plantes concernées?

Par exemple, Clinopodium vulgarae (la sarriette commune) est une candidate très intéressante. C’est une plante vivace, mais qui reste basse, et on observe que pratiquement rien d’autre ne pousse autour d’elle. Sans doute synthétise-t-elle une substance inhibant la croissance, voire la germination, des autres plantes. Ces caractéristiques ont aujourd’hui été clairement mises en évidence dans des essais en milieux contrôlés. La détermination des molécules impliquées est en cours, en collaboration avec l’équipe du professeur Umberto Piantini de l’école d’ingénieurs du Valais. Autre caractéristique importante de cette espèce, elle réduit considérablement sa croissance au cours de l’été et ne consomme donc probablement que peu d’eau durant cette période. Avec ces caractéristiques, elle pourrait constituer un couvert idéal sous le rang de culture.


Ces effets phytotoxiques sont-ils sans danger pour la vigne?

Les molécules d’origine naturelle ont souvent des durées de vie très courte dans le sol. Avec d’autres molécules phytotoxiques, comme l’artémisinine de l’armoise annuelle par exemple, nous avions montré qu’elles ne se retrouvent que dans les premiers centimètres du sol, ce qui permet d’envisager une sélectivité de position vis-à-vis de la vigne et de ses racines en profondeur. Une analyse écotoxicologique devra cependant être effectuée, une fois les molécules actives de Clinopodium vulgare isolées.


De quels facteurs dépendra in fine la réussite d’un couvert végétal viticole?

Outre le choix des espèces, un entretien adapté devra leur être appliqué: broyage, fauchage, roulage… Par exemple, un outil comme le rolofaca, simple d’utilisation dans son principe, donne des résultats très variables en fonction des plantes du couvert et de leur stade de développement. Il fonctionne correctement sur le ray-grass, mais pas du tout sur l’achillée millefeuille. La hauteur, l’intensité et la période de fauche auront aussi un effet sur la repousse des différentes espèces du couvert. D’une manière générale, la réussite d’un enherbement résultera d’une combinaison entre un bon choix des espèces semées et les outils qu’on utilisera pour les gérer.


Faut-il voir dans ce que vous proposez un changement de paradigme?

On me rétorque souvent, lorsque je présente mes travaux aux viticulteurs, «mais je ne suis pas un cultivateur d’herbe!». En fait, je devrais répondre «Si, vous cultivez aussi de l’herbe». Je pense qu’il faut amorcer un changement d’approche. Cela fait partie des solutions pour l’avenir: même si le couvert ne concerne pas directement la production viticole, il faudra une gestion globale de la parcelle cultivée si l’on veut diminuer, voire supprimer les herbicides. Cela commence dès l’installation d’un enherbement: on doit le semer correctement, comme on se soucie de bien semer son blé, par exemple.


C’est une approche plus compliquée que de passer un herbicide ou de travailler le sol. Ne craignez-vous pas de décourager les vignerons?

Il faut comprendre qu’un viticulteur qui voudra s’affranchir des herbicides devra gérer une communauté botanique. Cela implique de prendre en considération de nombreux facteurs: le mélange d’espèces, les machines dont on dispose, la fréquence et la hauteur de fauche, à moduler en fonction des plantes que l’on veut privilégier,etc. Je reconnais que c’est une évolution, une complexification du métier, mais elle me paraît nécessaire. Face aux questions aiguës soulevées par les herbicides (la contamination des eaux, le développement des résistances, la dégradation des sols, la perte de biodiversité), le jeu en vaut largement la chandelle.

Propos recueillis par Alain-Xavier Wurst, 25 octobre 2019

 

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